MENNECY ET SON HISTOIRE
Association régie par la loi de 1901

(Texte tiré de la revue de l'association no 32, juin 1992)

LE JOUR OÙ NAPOLÉON PASSA À MENNECY

par Nicole Duchon

 

 

NAPOLÉON EST-IL PASSÉ À MENNECY ?

Plusieurs cartes postales du début du siècle ont rendu célèbre l'un des petits pavillons qui bordent l'entrée de la rue de Milly, face à la place de la Croix-Champêtre. L'un des éditeurs a accompagné l'illustration du texte suivant:

 

« Le 10 avril 1814, Napoléon Ier arrivait dans la ville à huit heures du soir. Les généraux Berthier, Ney et Cambronne l'accompagnaient. La tristesse était peinte sur tous les visages, l'ennemi occupait Paris qui avait capitulé le 30 mars et le 2 avril le Sénat avait décrété la chute de Napoléon.
L'Aigle qui avait fait trembler le monde, qui avait promené le drapeau de France sur tout l'univers était maintenant écrasé et dans le petit pavillon près du feu, la tête dans ses mains, il songeait... Il déjeuna ce soir-là d'un oeuf à la coque. Et le lendemain, il reprenait la route de Fontainebleau pour signer sa capitulation.
 »

Ayant déjà rencontré sur d'autres documents du même ordre des inexactitudes notoires, nous ne pouvions pas accorder de valeur particulière à cet écrit. Néanmoins, il est certain que les Menneçois âgés qui vivaient au début du XXe siècle connaissaient cette histoire, par tradition orale. Ce mode de communication restant toutefois fragile et sujet à vérification, nous sommes allés consulter les archives de l'Armée de terre conservées au château de Vincennes, afin de reprendre le cours de la grande Histoire et d'essayer de cerner l'aventure menneçoise.

Le 30 mars 1814, à 10 heures 30 du soir, après une course éperdue depuis Troyes via Sens, Napoléon arrive à Juvisy. Dans la nuit, il apprend que Paris a capitulé et décide aussitôt de se rendre à Fontainebleau où il pense pouvoir rassembler son armée. Il arrive au château le 31 mars à 6 heures du matin, après 2 heures de route. « Les roues brûlaient les pavés », témoignera le baron Fain.

Mennecy est sur la route. C'est la première constatation.

Il est passé de nuit. C'est la deuxième constatation.

Manger un oeuf à la coque ne prend pas beaucoup de temps. C'est la troisième constatation.

Enfin, notons que le pavillon en question était, à l'époque, intégré à la ferme de la rue de Milly. On imagine très bien l'Empereur-soldat arriver dans la cour, vouloir se restaurer très vite, être guidé vers cet abri, petit mais agréable, à l'écart des indiscrets et marquer de son passage l'endroit à tel point que la maison de maître associée aujourd'hui à la petite construction porte encore le nom significatif de « L'Étape » avec l'assurance que tout le monde sait de quelle halte il s'agit.

Voilà quatre arguments qui ne sont pas contraires à l'idée que l'Empereur aurait pu s'arrêter à Mennecy dans la nuit du 30 au 31 mars 1814, si ce n'est que les historiens spécialistes de l’Empire sont certains du contraire dans la mesure où ils connaissent l’emploi du temps impérial de ces deux jours. Il fallait donc continuer les recherches.

En consultant la correspondance de Napoléon et différents récits ou documents de l'époque (dont les archives de l’Armée de terre au Château de Vincennes, soit A2d 807 et A2d 537 et 538.), nous avons trouvé une autre possibilité qui a le mérite de rejoindre le témoignage des anciens.

Le 2 avril 1814, depuis Fontainebleau, l'Empereur donne les ordres nécessaires afin de regrouper les troupes descendues de Paris, après la capitulation de la ville, ainsi que les corps d'armée venus de Champagne. Il pense ainsi réunir 50 000 hommes d'élite, autour de Fontainebleau, à une marche de la capitale. Les avant-postes seront disposés entre l'Essonne et la Seine. Nous avons reconstitué la position des corps d'armée et signalé l'emplacement des quartiers généraux sur le plan ci-dessous. Le duc de Trévise, autrement connu sous le nom du maréchal Mortier, installe, selon la volonté de l'Empereur, son quartier général à Mennecy. Marmont, duc de Raguse est en position à Essonnes. À eux deux, ils disposent de 60 canons, leurs corps d'armée formant les principaux avant-postes.

                                

Le 3 avril au matin (et non pas le 4 comme certains l'ont affirmé), Napoléon prononce son allocution célèbre à la Vieille Garde, s'assure ainsi de la fidélité de ses soldats, se prépare à l'offensive et donne l'ordre d'installer son quartier entre Tilly et Pringy, pour le soir même. Il passe ensuite la journée en inspections militaires, en particulier des avant-postes. Ce rapport du secrétaire du cabinet de l'Empereur nous affirme donc que ce dernier est bien passé à Mennecy le 3 avril, dans le but de prendre connaissance du terrain, mais aussi pour encourager les troupes de Mortier, composées d'hommes fatigués qui ont participé à la bataille de Paris et se sont repliés vers le sud. Il y a là les débris des divisions Christiani, Curial, Charpentier, Michel, renforcées par les divisions Boyer de Rebeval et la division de dragons de Roussel, soit 5 979 hommes qui sont logés ou campent à Mennecy.

Les registres d’état civil menneçois nous livrent deux renseignements très intéressants qui concernent le passage de ces troupes : « Le 8 avril 1814 a été trouvé mort un soldat né à Busson dans l'Eure, du 8e régiment des tirailleurs de la Garde », « Le 8 avril, enterré un soldat » (registre du fossoyeur); et « Le 19 avril 1814, est décédé un soldat, né à Turenne en Corrèze, du 28erégiment d'infanterie », « Le 20 avril, enterré un soldat » (registre du fossoyeur).

Le 3 avril au soir, Napoléon ne prendra pas son quartier général près de Tilly, comme prévu. Les différents auteurs ou témoins ne nous en donnent pas la raison. En revanche, il est dit qu'il reçoit, dans la nuit du 3 au 4 avril, sans précision du lieu, par un express du duc de Raguse, le sénatus-consulte voté contre lui. Comme nous l'avons vu plus haut, le corps d'armée de Marmont est stationné à Essonnes, très près de Mennecy. L'Empereur ne reparaîtra à Fontainebleau que le 4 avril au matin. Où a-t-il passé la nuit, ou tout au moins, les quelques heures de repos qui lui sont suffisantes ?

La tradition orale menneçoise a véhiculé deux détails : d'une part, Napoléon aurait déjà eu connaissance du vote du Sénat lorsqu'il se serait reposé à Mennecy et, d'autre part, ce serait la veille de son abdication. Or, c'est là que tout s'éclaire : revenu au château de Fontainebleau le 4 avril au matin, après avoir assisté à la parade de midi dans la cour du Cheval-Blanc, reçu ses conseillers l'après-midi, il a proposé une première abdication conditionnelle aux alliés, en faveur de son fils, le 4 avril 1814 en fin de journée ! Il suffisait de gommer la confusion de dates (l'abdication définitive, sans condition, datant effectivement du 11 avril, après la trahison de Marmont, duc de Raguse).

Ainsi, il est tout à fait possible que l'Empereur Napoléon Bonaparte, premier du nom, ait passé quelques heures à Mennecy, dans la nuit du 3 au 4 avril 1814.

   
Extrait du registre municipal d'Ormoy qui confirme le passage de 20 000 hommes le 1er avril 1814.
Voilà un petit coin de voile levé sur un pavillon.
(Sans drapeau blanc bien sûr !) 
 

 

Cette synthèse ne peut être reproduite sans autorisation préalable de l'association Mennecy et son Histoire.