MENNECY ET SON HISTOIRE
Association régie par la loi de 1901

(Texte tiré de la revue de l'association no 40-41-42, novembre 1994)

LA LIBÉRATION DE PARIS

Le rôle de deux gendarmes
menneçois résistants

 

par Roger Goubin
mars 1997
publié avec l'aimable autorisation de Claudine Goubin

Le récit est bâti à partir de documents officiels qui me furent confiés à des fins historiques par le capitaine Saint-Juvin, commandant les F.F.I. « Réseau Corps francs Vengeance » de la région Corbeil et environs ; par les familles des deux gendarmes résistants auteurs de la mission dont il va être question et par les témoins de l'époque. J'y ai ajouté mes propres constatations.

Pourquoi ce récit ?

À la fin de 1988, j'ai appris que le bâtiment servant de caserne de gendarmerie dans la rue de la République, bâtiment en place depuis près d'un siècle, allait changer de destination. Or, quelque chose me tenait à cœur : là où avec ma famille j'avais habité et exercé mon activité pendant vingt ans de 1945 à 1965, s'était déroulé d'un événement important datant du 21 août 1944. Il s'agissait d'une mission périlleuse effectuée par le maréchal des logis-chef Briastre et le gendarme Serand. Il m'a semblé qu'avec le changement d'affectation des locaux pourrait aussi bien disparaître le souvenir de cette mission. J'ai donc commencé à réunir des pièces justificatives et aussitôt mon dossier constitué, je demandai un entretien à M. Jean-Jacques Robert, alors sénateur-maire de Mennecy. À la vue de ces documents, il me demanda de lui fournir un récit complet de cette affaire, pensant qu'il était temps de communiquer ces faits et d'honorer la mémoire des héros en rendant hommage à la Gendarmerie nationale.

J'ai proposé le libellé d'une plaque souvenir, libellé qui a été accepté par la municipalité de Xavier Dugoin en 1994 .

La genèse

J'ai été affecté à la brigade de Mennecy le 10 février 1944. Je n'ai donc pas été le témoin oculaire des faits rapportés. (Auparavant, j'étais déjà dans la gendarmerie et j'avais servi dans la Résistance, à la « brigade RAC », dans le secteur nord de la Dordogne.) Dès mon arrivée à la brigade de Mennecy, je fus rapidement mis au courant que le chef Briastre et le gendarme Serand avaient servi dans la Résistance locale, qu'ils s'étaient particulièrement distingués, risquant plusieurs fois leurs vies. Les deux intéressés restaient discrets.

Être gendarme et participer à la Résistance à l'occupant n'était pas chose aisée. Il fallait à la fois servir, obéir à ses chefs (les ordres émanant de Vichy) et apporter son concours aux différents responsables de réseaux de Résistance, suivant sa conscience. Ce fut très difficile, j'en sais personnellement quelque chose !

Les zones de surveillance

Le maréchal des logis-chef Briastre appartenait au réseau « Libé Nord » (commandant Deynoux- Pieuchot). Son action concernait les communes de la Ferté-Alais, Itteville, D'Huison-Longueville, Milly. Il commandait à ce moment-là la brigade de la Ferté-Alais. Il fut affecté à Mennecy le 16 mars 1944.

Le gendarme Henri Serand, dont le pseudonyme F.F.I. était « Schmitt », appartenait au réseau « Corps francs Vengeance » (capitaine Saint-Juvin). Il était responsable d'un secteur comprenant les communes de Mennecy, Chevannes, Champcueil et Fontenay- le-Vicomte.

Missions générales clandestines

Dès 1942, le chef Briastre et le gendarme Serand, chacun dans son secteur de responsabilité, s'employèrent particulièrement à protéger la jeunesse, avec tout leur cœur de patriote. C'est que la plupart des jeunes hommes, devenus réfractaires au Service du travail obligatoire (S.T.O.), refusaient de plus en plus de répondre aux convocations. La gendarmerie devait les rechercher conformément aux ordres donnés. Que faire ? La solution apparut bien vite. Avisés à l'avance par ceux-là mêmes qui les recherchaient, les jeunes disparaissaient. Cela se traduisait par des procédures infructueuses.

Les résistants et réfractaires de Mennecy et de sa région furent nombreux à suivre les indications. Leur nombre peut être estimé approximativement à 280 personnes. Ils furent protégés et cachés dans les marais, les bois de Champcueil et de Beauvais. Employés chez des particuliers, bien souvent sous de faux noms, ils étaient bûcherons ou se livraient à d'autres activités. À chaque intervention allemande observée ou annoncée, ces résistants et réfractaires étaient avisés. Des guetteurs veillaient en effet aux mouvements des unités d'occupation, stationnées quelquefois très près des cachettes.

Furent également protégés, des résistants polonais, dans le secteur de Mennecy, par exemple la famille Betche. (N.D.L.R : cette famille a été protégée dès le mois d'août 1941, jusqu'à la Libération par le gendarme Serand. À ce titre, il reçut après la guerre la médaille de la Résistance polonaise en France.)

Le rôle des gendarmes fut très apprécié, notamment pour le ravitaillement des jeunes gens réfractaires qui, bien souvent, ne mangeaient pas à leur faim. Quand on a vingt ans, on a généralement un solide appétit et l'hiver 1943-1944 fut particulièrement pénible, en raison des conditions de nutrition et d'abri dans les bois et les marais. La complicité de Mme Odette Espinasse, alors secrétaire de mairie à Mennecy, fut très précieuse : elle établissait de fausses cartes d’identité et procurait des cartes d'alimentation. Plusieurs autres particuliers participèrent à l'approvisionnement, notamment Mme Filliot. Hommage soit rendu à ces deux dames !

Les gendarmes fournirent également à leurs chefs de réseaux tous les renseignements sur l'identification des unités allemandes, ainsi que sur les parachutages, qui se faisaient de nuit. L'armement fut apprécié. En mai 1944, un parachutiste américain, le lieutenant Mac Kewin, tombé à Champcueil, fut caché pendant cinq jours chez M. et Mme Drouet, à Mennecy. Quel risque pour eux ! Il put regagner l'Angleterre grâce à ses hôtes. Hommage leur soit également rendu !

Quant au jeune André Boizot, membre du groupe, il fut caché jusqu'à la Libération, à la gendarmerie, chez Henri Serand qui, le 12 juillet, l'avait récupéré en gare du Nord, dans un convoi en partance pour l'Allemagne.

Ces quelques faits ne sont que des exemples. Il serait trop long d'énumérer la totalité des activités de résistance locale à l'occupant qui se prolongèrent dans les mêmes conditions, avec toujours plus de risques pour chacun, jusqu'au 22 août 1944, date de la libération de Mennecy. À ce moment, suivant les instructions données aux seuls résistants, chaque homme reçu des consignes particulières afin d'empêcher les Allemands de diriger leurs renforts vers le front de Normandie. Il fallait saboter mais encore fallait-il le faire de telle sorte qu'il n'y ait pas de représailles. Ce ne fut pas toujours possible et parfois, les vengeances allemandes furent terribles !

Pour dérouter l'ennemi, on procéda à la détérioration des panneaux de signalisation sur toutes les routes, surtout aux carrefours importants, dans la région de Mennecy. Ces modifications directionnelles créèrent ainsi des embouteillages et des pertes de temps pour des unités entières qui, parfois, s'engageaient dans des voies sans issue.

Localement, durant les mois de juin et de juillet, on ne connut que des opérations de routine. Bien souvent, la peur de représailles sur la population empêcha des interventions dont on jugea qu'elles auraient finalement été plus lourdes en pertes qu'en gains. Cependant, l'avance des alliés se précisait. Il devint bientôt nécessaire de passer à l'action armée.

Action armée

Dans la nuit du 17 au 18 août 1944, à 23 heures, le gendarme Serand et son groupe attaquèrent un convoi allemand sur la route nationale 191, à Fontenay-le-Vicomte. Six Allemands furent tués, deux autres blessés. Le groupe récupéra un camion, des armes, des munitions lesquelles permirent d'armer trente hommes du maquis de Mennecy. Le groupe fit aussi des prisonniers.

Journée historique

Le 21 août 1944, Jules Briastre et Henri Serand se distinguèrent particulièrement avec le commandant Georges Desnoux. Au péril de leurs vies, ils escortèrent à travers les lignes allemandes jusqu'à Mainvilliers (Loiret), tant à l'aller qu'au retour, le commandant Gallois-Cocteau, résistant de Paris. Cet officier français avait pour mission de solliciter une intervention d'urgence des alliés à Paris, où l'insurrection s'était déclarée.

Le transport fut facilité par M. Cruypenynck, charcutier à Mennecy, qui utilisa son véhicule à cette occasion. L'événement est fidèlement rapporté dans le film Paris brûle-t-il ? Il semble que la mission ci-dessus fut un succès. L'histoire dit en effet que c’est le 22 août 1944, à 19 heures 30, que le général Eisenhower, commandant en chef, décida de secourir Paris. Le lendemain, à l'aube, la 2D.B. du général Leclerc s'approcha rapidement de la capitale. Le 24 au soir, elle était à Antony et le 25, Paris était libéré puisqu'à 15 heures 30, le général Von Choltitz capitulait sans condition. L'impressionnante force mécanique des alliés, tant souhaitée par le général de Gaulle, s'était mise en route. Pendant ce temps, le 23 août 1944, la 5e division de l'armée Patton avait traversé la Seine à Saint-Fargeau, sur deux ponts du Génie, avançant ensuite vers le Rhin.

   

La libération de Mennecy  

Revenons un peu en arrière. Le mardi 22 août 1944, dans l'après-midi, toute la population en liesse attend les alliés. Il n'y a plus d'Allemands dans le bourg. Avant leur repli, ils ont fait sauter les ponts sur l'Essonne, d'où un peu d'attente pour les Menneçois.

M. et Mme Chollet racontent : « II y avait eu de l'orage le matin, mais l'après-midi était ensoleillé. Nous étions rue de Paris, avec des fleurs à la main. Enfin, ils arrivèrent ! Vers 15 heures, un convoi composé de jeeps et de quelques automitrailleuses apparut, venant de Montauger. A nos yeux, il n'allait pas assez vite  ! On criait, on riait, on hurlait de joie ! Les cloches sonnaient (le clocher avait résisté aux obus). Les braves soldats approchaient. D'un seul coup, nous vîmes qu’ils étaient pâles ! Contrairement à nous, ils ne riaient pas, pas du tout. Hélas ! Il y avait deux morts sur les véhicules. Deux soldats qui venaient de se faire tuer. La tristesse gagna les curieux. Tous ceux qui étaient là pleuraient. Les fleurs destinées aux héros furent disposées tristement sur les corps de nos libérateurs qui venaient de mourir pour la France. Nous avions 20 ans, Mennecy était libre ».

Les deux soldats avaient trouvé la mort dans la descente de la côte d'Écharcon parce qu'une mine avait pulvérisé leur véhicule. Il y eut en outre un Français tué (M. Coudray) et deux blessés (MM. Milliez et Dubois). Ce n'était pas fini pour autant. Il restait des Allemands vers Pressoir-Prompt et il fallait avoir des renseignements sur leur implantation. Le 22 août 1944, à 19 heures, le gendarme Serand, en mission sur la route de Corbeil pour repérer les positions allemandes, les lieux minés, etc., tomba dans une embuscade. Fait prisonnier, il fut conduit à l'état-major allemand qui occupait le château de Saint-Germain-lès-Corbeil. Torturé et interrogé pendant 12 heures, il ne parla pas. Condamné à mort ainsi qu'un autre prisonnier, M. Vervant, ils durent creuser leur fosse sous la surveillance des sentinelles. M. Vervant fut fusillé. Le gendarme Serand eut la vie sauve quelques minutes avant de subir le même sort, grâce à un gendarme allemand qui le reconnut et le fit échapper à ce triste destin. (Le feldgendarme avait participé, quelque temps auparavant, en compagnie du gendarme Serand, à des enquêtes concernant des faits de droit commun qui avaient conduit à des arrestations. Il est possible qu'il ait fait passer ces arrestations, aux yeux des juges militaires allemands, comme étant celles de résistants. Il semble, par ailleurs, que le chef de réseau de la résistance locale ait menacé le commandement allemand de représailles sur les prisonniers que les résistants détenaient, au cas où le gendarme ne serait pas libéré.) Serand put donc rejoindre son groupe aux environs de Mennecy avec lequel il fit encore 137 prisonniers. Cette action s'est vraisemblablement déroulée le 24 août, lors de la réduction des derniers éléments allemands. L'activité de Serand dans la résistance prit fin à ce moment-là.

Malgré les risques qu'elle comportait, la mission des gendarmes de Mennecy au service de leur réseau fut bien remplie. Le gendarme Serand, père de quatre enfants, et le maréchal des logis-chef Briastre, père d'un enfant, frôlèrent la mort à plusieurs reprises. Pour leurs actions, ils furent tous deux cités à l'ordre du régiment par le général Koenig, commandant en chef des Forces françaises en Allemagne (ex-commandant des F.F.I.). Ils reçurent des décorations françaises en reconnaissance de leurs mérites et, comme nous l'avons vu plus haut, le gendarme Serand reçut en outre, le 6 avril 1948, la médaille de la Résistance polonaise.

Les suites

Dans leur retraite, les Allemands avaient posé des mines en bordure de la route nationale 191, à la sortie de Mennecy vers Fontenay-le-Vicomte. Ces engins provoquèrent la mort de deux personnes qui effectuaient dans ce secteur des travaux agricoles. Il s'agit de :

- Jean Zagorec, 15 ans, tué le 29 octobre 1944,

- Benjamin Luche, 39 ans, tué le 16 février 1945. (Ce fut mon premier constat.)

Enfin, des artificiers vinrent procéder au déminage. Des Allemands furent même employés aux recherches. Ils avaient su poser les mines, ils devaient savoir les enlever. Il n'y eut plus d'accident.

Quelques souvenirs de 1945

Après la Libération, le service de la brigade reprit normalement sur les onze communes de la circonscription. Il fallut s'adapter aux nouvelles dispositions du gouvernement provisoire du général de Gaulle et remettre de l'ordre dans la maison France. Attendus depuis cinq ans, nos prisonniers, enfin libérés, commencèrent à rentrer dans leurs foyers. Il y eut beaucoup de réjouissances chez certains. Hélas, grande fut la peine dans les familles de ceux qui ne revinrent pas.

Dans tous les domaines et à tous les échelons, on connut de grands bouleversements administratifs, judiciaires, militaires. Quel travail ! Nous étions dotés d'une moto, mais il y avait peu d'essence en dehors de la « rose américaine ». La Military Police, qui comptait une douzaine d'hommes, était installée à la Belle-Étoile, domicile actuel du sénateur Jean-Jacques Robert (5, rue de l'Arcade). Nous travaillions en collaboration avec elle et ses jeeps nous étaient fort utiles. L'interprète canadien Raymond Bergeron devint un ami. Très compétent, ainsi que ses hommes, il nous rendit de grands services, surtout dans le domaine de l'ordre public. Des soldats étaient au repos chez l'habitant et aussi à Villeroy. En somme, bien souvent, ils remplacèrent l'occupant dans certains lieux. Une unité de la 2DB fut également au repos en même temps à la sucrerie (aujourd'hui cartonnerie). La cohabitation fut parfois orageuse, les uns et les autres fréquentant les cafés. Ils aimaient bien le cognac ces « ricains » et la matraque des M.P. servit souvent !

Tous ces valeureux soldats furent démobilisés progressivement et plusieurs d'entre-eux se marièrent avec des Menneçoises. Un jour, à la Porte-de-Paris, je rencontrai Jean Gabin qui servait dans la 2DB. Il fut démobilisé à Mennecy.

Hommages  

Je termine en honorant la mémoire de mes deux camarades Briastre et Serand, qui depuis, nous ont quittés. Je n’oublie pas tous ceux qui ont payé de leur vie, pendant et après les événements et je rends hommage aux survivants des différents réseaux et formations de Résistance qui ont contribué à la libération de la Patrie.

 

Vive la France !

 

 

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