MENNECY ET SON HISTOIRE
Association régie par la loi de 1901

(Texte tiré de la revue de l'association no 93, Année 2009)
LA FAMILLE DE VILLEROY ET LE CANAL DE L'ESSONNE
                                                                                                   par Nicole Duchon

 

(Ce texte a fait l'objet d'une conférence donnée le 6 juin 2009, à Chamarande, à la demande des archives départementales de l'Essonne, lors de l'exposition « D'encre et d'eau  ».)

 

Dans le cadre de mes recherches en histoire locale, j’ai été amenée, depuis plus de vingt ans, à fréquenter Jean-Jacques Guyenot de Châteaubourg et son canal de l’Essonne dans la mesure où cet homme est au final le principal démolisseur du château de Villeroy(1).

Le sujet d’aujourd’hui pose d’autres questions.

Avant même la démolition du château, sous l’Ancien Régime, quel rapport y a-t-il eu entre la navigation sur l’Essonne et la famille de Villeroy ? Quelle était la nature des « prétentions » des seigneurs de Mennecy à propos de ce canal ? Dans quelles circonstances sont-ils intervenus contre les concessionnaires du projet, tant au XVIIe qu’au XVIIIe siècle.

Tout en situant de nouveau les Neufville de Villeroy dans la société d’Ancien Régime, nous allons parcourir chronologiquement deux siècles et rapporter des faits concernant des projets et plusieurs seigneurs, sous l’autorité de cinq rois de France.

Enfin, nous ébaucherons une hypothèse : si la Révolution n’avait pas éclaté, le canal aurait-il finalement pu être construit par Gabriel de Neufville, le dernier des Villeroy ?

Une lignée de seigneurs locaux

La famille Neufville, anoblie au XVe siècle, descend de Nicolas, clerc de la cuisine de Philippe le Long en 1317.

Au XVIe siècle, Nicolas 1er achète le fief de Villeroy à son beau-frère Pierre le Gendre. La famille porte désormais le titre de Villeroy.

Villeroy est alors un village riverain de la rivière Essonne et voisin de celui de Mennecy.

Notons que les Villeroy sont aussi seigneurs de Magny et d’Alincourt. Ils deviendront plus tard, gouverneurs de Lyon, du Forest et du Beaujolais, comtes de Joigny, de Sault en Provence, etc.

Nicolas IV, devenu secrétaire et ministre d’État, unifie un domaine seigneurial qui s’étend sur douze paroisses.

Ce domaine devient Marquisat en 1615 et en 1651, le marquisat est érigé en duché-pairie, au bénéfice de Nicolas V de Neufville, gouverneur de Louis XIV. Les seigneurs sont désormais ducs et pairs de France.

 
                   Généalogie des Villeroy (extrait).                                                                                                                                            (Réalisation William Duchon)
                                                                                                                                                                                        
Les droits du seigneur de Villeroy sur la rivière

Le duché de Villeroy est en partie traversé par la rivière Essonne. Le seigneur exerce donc la justice et perçoit des droits directs ou affermés sur la portion de rivière comprise dans son héritage :

- droits sur les moulins,
- droits de pêche et de chasse sur la rivière,
- droits de pâturage sur les prés humides,
- droits de péages aux portereaux.



Bail de pêche 28/03/1736.        (ADE, archives notariales de Villeroy)

La rentabilité de l’ensemble n’est pas importante. Elle est soumise à réévaluation au XVIIe siècle, beaucoup moins au XVIIIe.

On ajoutera à cette liste l’utilisation personnelle que le seigneur fait de la rivière pour l’agrément du château de Villeroy. Il fait construire un grand canal alimenté par de petits canaux qui dérivent une bonne partie de la rivière et nous connaissons même la construction, en 1713, d’une machine pour relever l’eau vers les jets d’eau des parterres(2).

Pour illustrer l’impact possible d'un canal, étranger au seigneur, sur le paysage dépendant de ce même seigneur, il suffit de prendre connaissance du mémoire de 1762, listant les travaux prévus par les concessionnaires(3) :

 

 

Canal d'agrément du Parc de Villeroy.                                                                              (Plan-terrier de Villeroy, 1750)

« - On formera des berges et des chemins de tirage, des levées et contre fossés et d’autres débords pour l’écoulement des eaux. On plantera des arbres le long des chemins et des berges. On construira des portereaux, des écluses, des ponts.

«- Il faut acheter les terres et héritages, abattre et démolir les maisons et les moulins qui se trouvent dans l’alignement en indemnisant les propriétaires qui ne pourront demander le paiement qu’un an plus tard.

«- Il faut prendre deux perches de terre de chaque côté de la rivière et en outre tout le terrain dont on aura besoin pour l’établissement des levées.

«- Il faut détourner les eaux qu’il faudra, tirer de la tourbe dans tous les endroits qui seront jugés à propos.

«- En considération de ce grand travail, abandonner (aux concessionnaires), en toute propriété le fond très fond du canal, des berges et de toutes les terres qu’ils prendront pour les tenir nuement du roi (la justice étant réservée à sa Majesté qui sera exercée par le prévôt de Paris). »

Ainsi, si un canal de l’Essonne voyait le jour, le seigneur de Villeroy perdrait ses droits féodaux sur la rivière, se trouverait dans l’obligation de vendre certaines parcelles lui appartenant, risquerait de voir ses canaux d’agrément se vider, etc.

Nous imaginons son émoi !

 

Villeroy, seigneur engagiste du domaine de Corbeil

Le 14 août 1585, Nicolas III achète la châtellenie de Corbeil à la veuve de Guy Arbalète Delaborde et par des lettres patentes du 13 mai 1599, Henri IV confirme que le domaine de Corbeil est engagé en faveur de son « ami et féal conseiller et secrétaire d’état Messire Nicolas de Neufville chevalier et sieur de Villeroy »(4).

Cette jouissance héréditaire est évolutive puisque l’on peut y ajouter, je cite, « des parties qui seront vendues, engagées ou aliénées ». Ainsi, par exemple, un arrêt du 25 octobre 1599, ordonne que « le prévôt des marchands, échevins de Paris et autres parties intéressées soient entendues au Conseil sur une requête du sieur de Villeroy, demandant à jouir du coche d’eau dit vulgairement " le Corbillat" »(5).

Cet engagement donne des « prétentions » au seigneur de Villeroy. Ainsi en 1740, prétend-t-il « être maintenu dans son droit de péage ou pontine sur chaque muid de sel passant sous le pont de Corbeil, en sa qualité de propriétaire de la vicomté »(6).

L’engagement comprend, entre autres, la perception de péages pour toutes les marchandises qui passent par voie de terre par la route d’Essonnes à Paris et pour toutes celles qui passent par voie d’eau sous le pont de Corbeil, tant en montant qu’en descendant.

Or, au niveau de Corbeil, l’Essonne se divise en deux bras peu navigables. Au XVIIe siècle, lorsque la voie d’eau entre Étampes et Corbeil est encore active, les marchandises venant d’Étampes sont déchargées au niveau d’Essonne et acheminées par voie de terre jusqu’au corbillat, sur la Seine. Le tout sous l’autorité du seigneur de Villeroy.

Lettres patentes concernant le domaine de Corbeil.              (AN, X 1 a 8643 fo 396)

 

Le plan-terrier de Villeroy, nous montre que l’embouchure de l’Essonne se situe bien en aval du pont. On comprend donc qu’un canal indépendant du contrôle seigneurial, qui emprunterait une nouvelle voie canalisée de l’Essonne, apporterait une réelle concurrence à la voie de terre, d’où perte de péages. Par ailleurs un canal qui déboucherait dans la Seine en aval du pont de Corbeil exclurait la perception des droits seigneuriaux pour toutes les marchandises véhiculées par voie d’eau par la rivière Essonne.

 

Villeroy, seigneur du fief de la Mothe

En 1656, l’Hôtel Dieu cède le fief de la Mothe à Nicolas V de Neufville(7). Cette maîtrise sur l’eau, qui rapporte peu, s’exerce sur la Seine depuis Sainte Assise jusqu’à Villeneuve-Saint-Georges. Elle ne serait donc que faiblement touchée par la construction du canal et nous ne la mentionnons ici que pour mémoire.


 
L'Essonne se jette dans la Seine après le pont de Corbeil. (Plan-terrier de Villeroy 1750)

 

Les seigneurs de Villeroy face à la navigation et au canal


L’abbé Guiot et Adolphe Dufour nous disent (8) :

« La navigation existait autrefois depuis la forêt d’Orléans et depuis Étampes jusqu’à Corbeil.

« Or, la navigation a cessé car les seigneurs s’y sont toujours opposés et ont multiplié les difficultés pour les mariniers et augmenté les péages.

« Moins empruntée, la voie d’eau a peu à peu été envahie d’herbes et les canaux ont été engorgés. Il semble néanmoins que la navigation a au moins perduré jusqu’en 1676 ».

En réponse, les archives notariales de Villeroy, nous livrent quelques documents (en 1626 et 1627) qui nous confirment une navigation. Le marquis fait alors réparer les portereaux de Mennecy et d’Ormoy et fait nettoyer les canaux à Fontenay-le-Vicomte. Le 7 novembre 1626, nous connaissons même un marché de transport par voie d’eau de Roissy à Corbeil.


Carte des cours d'eau.                                                                        (ADE Lisbeth Porcher)

     
Marché de réparation des portereaux en 1627.  (ADE archives notariales de Villeroy)

Nous avons donc confirmation que des marchandises passent sur le territoire du seigneur de Villeroy et que ce dernier fait entretenir la rivière et, au passage, perçoit des droits. Cependant, nous devons à présent tenir compte d’une autre voie de navigation. En effet, depuis le début du XVIIe siècle, on a vu le commencement, puis l’arrêt des travaux du canal de Briare. Celui-ci doit permettre la liaison Loire-Seine tant souhaitée, en utilisant le Loing.

Bien évidemment, notre seigneur engagiste de Corbeil est tout à fait favorable au projet de canal de Briare puisque ce dernier permettra à un grand volume de marchandises de remonter de la Loire à la Seine, vers Paris, en passant sous le pont de Corbeil, lieu où les mariniers devront lui payer un péage.

 
      
Marché de transport par voie d'eau en 1626.        (ADE archives notariales de Villeroy)
 

 

Parallèlement, à partir de 1616, Charles Lamberville, avocat au conseil privé du roi et en la cour du Parlement, auteur de nombreux mémoires techniques sur les rivières, les inondations, la teinture des tissus et le charbon de terre, vient justement sur les bords de l’Essonne, étudier les tourbes de Villeroy (9).

Il prend donc connaissance du terrain et profite de l’arrêt momentané des travaux du canal de Briare pour déposer un projet qui permettrait la navigation entre Pluviers (comprenons Pithiviers) et Corbeil, via l’Essonne. On parle alors du « canal de Pluviers ».

Il obtient des lettres patentes le 19 juillet 1634 (10), mais il reçoit une forte opposition de Charles de Neufville, marquis de Villeroy qui lui intente un procès.

 
 
 Les marais tourbeux de Villeroy.                                                                    (Cliché Gérard Charpagne)
   

Le 9 juin 1641(11), des commissaires vérifient la ligne de navigation du canal et leur procès-verbal reconnaît Charles Lamberville comme entrepreneur officiel et actif, dans la mesure où des travaux ont été effectivement réalisés dans le sud du tracé.

Charles de Neufville meurt en janvier 1642.

Son fils, Nicolas V, de trois ans cadet de Louis XIII, a été choisi très jeune par Marie de Médicis pour être enfant d’honneur du roi. Les deux hommes ont à présent un peu plus de quarante ans.

Villeroy, sûr de l’amitié du roi, réactive le procès contre le canal de Pluviers intenté par son défunt père, mais contre toute attente, en septembre 1642, Lamberville l’emporte(12).

En fait, deux autres groupes influents sont intervenus : il s’agit des commerçants de la ville d’Étampes et des marchands parisiens, qui désirent vivement un passage facile par la Seine et qui approuvent le projet de Lamberville(13).

Sa majesté a tranché, il a dû avoir du mal à choisir ! D’un côté Lamberville, son talentueux conseiller technique, appuyé par les Étampois et les Parisiens, et de l’autre côté, son ami d’enfance, engagiste de l’un de ses domaines.
Louis XIII meurt en 1643 et Nicolas V, marquis de Villeroy est nommé gouverneur du jeune Louis XIV.

À la fin de la même année, le décès de Lamberville permet à Neufville de revenir à son opposition aux héritiers du canal de Pluviers.

Cela d’autant plus que les Étampois, toujours appuyés par les Parisiens, changent de camp et proposent un arrangement à Villeroy.

Par acte notarié du 9 février 1644(14), le marquis de Villeroy s’engage à déposer une demande de privilège au roi. Le marquis fera faire à ses frais « l’ouverture du bassin de Corbeil, avec portereaux et écluses nécessaires, capable de conduire les bateaux dans la rivière de Seine. Pour l’indemniser des dépenses qu’il fera et de la perte qu’il pourra souffrir en ses domaines, ils s’engagent à lui payer 40 sols (deux livres) par chaque bateau chargé qui passera sous le portereau de Corbeil, venant d’Étampes, pour entrer dans la Seine ».

Villeroy demande le double de péage, soit quatre livres. Un arrêt du conseil du 16 avril 1644 lui donne la permission de percevoir « trois livres par bateau passant chargé sous le portereau de Corbeil de quelque lieu qu’il puisse venir, plus 8 sols pour les autres portereaux sur le parcours ».
On ajoute « qu’il est interdit de changer, innover et altérer en quelque façon que ce soit, les cours des rivières de Juine et de la Ferté-Alais »(15).

 
     
 
 Lettres patentes de juillet 1646.                           (AN, X/1a/8655)
 
Prorogation de délai en faveur de Villeroy.     (AN, X/1a/8660, 6e volume de Louis XIV, folio 403)
 
   

À partir du 16 avril 1644, la navigation entre Étampes et Corbeil peut donc être rétablie sous l’autorité de Villeroy.

Les héritiers de Lamberville n’ont pas repris leurs travaux. C’est un cas de déchéance.

Villeroy est dopé : il fait une demande à la régente Anne d’Autriche et par lettres patentes de juillet 1646(16) Nicolas V de Neufville, gouverneur de son petit roi âgé de 8 ans, obtient la « permission de rendre navigable la rivière de Pluviers dite de la Ferté-Alais (comprenons l’Essonne) »(17).

Le seigneur de Villeroy a officiellement l’autorité sur la navigation d’Étampes à Corbeil et sur le canal de Pluviers. Il n’a donc plus besoin de s’opposer à une navigation dont il est le bénéficiaire !

Pas si simple, a-t-il réellement envie de faire faire des travaux ? Etre reconnu comme « seul autorisé à… » lui apporte en fait une forme de tranquillité et durant douze années, il ne se passe rien, ce qui entraîne un recours des héritiers de Lamberville.

Par une déclaration du 13 mars 1658, Louis XIV accorde une prorogation au délai « pour les travaux de la navigation de la rivière de Pluviers jusques à la Loire en faveur de Nicolas de Neufville, seigneur de Villeroy »(18). Ce dernier est donc conforté dans ses prétentions.

Cependant, tandis que le canal de Briare est en activité, alors que le canal de Pluviers n’avance pas, un nouveau projet soutenu par le duc d’Orléans, frère du roi, est autorisé par arrêt du 22 août 1676. Il s’agit d’ouvrir un nouveau canal, à partir d’Orléans, jusqu’au Loing. Par lettres patentes sous forme d’édit, le prince de la maison d’Orléans obtient le privilège d’exclusivité de construire un canal faisant la liaison Loire-Seine et le premier bateau passe le 5 mars 1692.

Voilà, semble-t-il, un sérieux concurrent pour le canal de Pluviers ! Pourtant, Villeroy ne bronche pas. Il préfère vraiment que le trafic passe par le Loing et la Seine, sans emprunter l’Essonne.

 
   
 
Carte des cours d'eau et canaux.                                                              (ADE Lisbeth Porcher)
 
   
 
La chaussée de Montauger.                                                                                     (Plan-terrier de Villeroy 1750)
 
   

Après le décès de son père, François de Neufville, duc de Villeroy, est pair et premier maréchal de France, chevalier commandeur des ordres, général des camps et armées, chef du conseil royal des finances, premier ministre d’Etat. Nous ajouterons ami d’enfance de Louis XIV. C’est un homme charmant, minable à la guerre, mais le roi l’aime beaucoup et lui pardonne toutes ses bêtises.

Côté navigation, rien n’a avancé, tant sur le canal de Pluviers que sur la Juine. A tel point qu’en 1700, les Étampois reviennent à la charge et obtiennent une visite de la rivière(19): « Attendu que depuis 20 ou 25 ans, les propriétaires riverains de cette rivière ont négligé d’entretenir les réparations et même qu’il y en eut quelques-uns qui ont fait des brèches et saignées… ».

Cette requête des habitants d’Étampes reste cependant sans suite. Le seigneur de Villeroy est tranquillisé.

Localement, l’Essonne semble effectivement de moins en moins navigable. En 1705, on termine de construire la chaussée de Montauger, véritable barrière à la circulation fluviale. En revanche, on ne peut pas dire que l’entretien de la rivière soit pour autant complètement abandonné, témoin ce marché du 28 septembre 1714 qui nous décrit les travaux que le duc François ordonne pour « rendre la rivière nette ». Notons que cela ne veut pas dire pour autant qu’elle est propre à la navigation !

Après le décès de Louis XIV, le duc de Villeroy, devenu le gouverneur du jeune Louis XV, est toujours engagiste de Corbeil et trop content que le canal d’Orléans lui permette un accroissement de trafic sous le pont. De son côté, la maison d’Orléans jouit d’un canal et assure la régence du royaume en la personne de Philippe II.

C’est donc sans surprise que nous apprenons qu’en novembre 1719, des lettres patentes autorisent le canal du Loing qui permettra de réaliser pleinement la jonction Loire-Seine.

Le 13 avril 1720, un privilège d’exclusivité est accordé en faveur de la maison d’Orléans, mais, comme tout privilège, il ne concerne pas les anciennes autorisations, si celles-ci sont toujours valides(20).


 
   
 
Marché du 28 septembre 1714.        (ADE, archives notariales de Villeroy)         
 
               « Arrangement » de 1756 entre Villeroy, Floquet et Daran.      
                                                                                                  (AN, Mc LXXVIII-727 et 728)
 

 

Villeroy ne perd donc pas ses prérogatives.

Après le décès de François, c’est son fils Louis Nicolas qui lui succède, puis le fils de ce dernier en 1734.

Cela fait dix ans que la monarchie a mis en place une commission afin de supprimer les droits de péage seigneuriaux. Il est prévu d’indemniser les seigneurs mais le roi n’a pas la trésorerie nécessaire et en attendant, on siège !

Villeroy sait donc qu’à terme, il risque de ne plus avoir de revenus de ce type et il en néglige la réévaluation(21).

Bien évidemment, il n’y a eu aucun nouveau travail de réalisé sur l’Essonne et vers 1750, on assiste à un sursaut : plusieurs individus prétendent avoir des droits sur la navigation d’Étampes à Corbeil ou sur le canal dit de la Ferté-Alais (l’ancien canal de Pluviers) !

La liste des candidats est longue. Parmi eux Jean-André Floquet, ingénieur hydraulique et Jacques Daran, seigneur de Romainville.

Le 19 mars 1756, devant notaire(22), ils conviennent d’un « arrangement » avec le seigneur de Villeroy qui accepte de « partager » ses droits. Ses deux associés auront la charge de demander de nouvelles lettres patentes pour la navigation d’Étampes à Corbeil et de Yèvres-le-Châtel au Bouchet.

Louis François Anne de Neufville signe cet acte. Il semble se désintéresser totalement du sujet et ne bronche pas lorsque Daran revend ses droits à Mansart. En fait, les routes étant devenues meilleures, la voie de terre est maintenant préférée par les Étampois.

De toute façon, étant donné le nombre d’entrepreneurs, on a atteint le plus parfait désordre, à tel point qu’après expertise du bureau du commerce, les divers candidats sont déboutés. En 1767, l’arrêt rendu au conseil du roi ne laisse pas beaucoup d’espoir aux aventuriers du canal : « Se réservant, sa Majesté, de pourvoir à l’établissement de ce canal ».

Le duc, c’est à présent Gabriel de Neufville. Il est très proche du futur roi Louis XVI auprès duquel les candidats au canal vont revenir en force, d’autant plus que la commission des péages aborde une nouvelle étape de suppression et de liquidation des anciens droits seigneuriaux.


 

 

Gabriel de Neufville et Jean-Jacques Guyenot de Chateaubourg

L’arrivée locale du 1er commis de la commission des péages se situe un peu avant 1780, lorsqu’il est chargé d’étudier les titres et revenus des péages de Gabriel de Neufville.

En 1784, il est mandaté par son « patron » Anne Nicolas Doublet de Persan, afin qu’il le représente lors de la vente d’une terre à Ormoy(23).

Localement, nous connaissons Gabriel de Neufville comme un grand bâtisseur-rénovateur. Il a dépensé des sommes folles pour rajeunir Mennecy et ses abords, pour tracer de nouvelles routes et abattre des maisons, bâtir des entrées à la ville, pour alimenter en eau le château par un nouvel aqueduc souterrain, pour reconstruire les communs(24). À la veille de la Révolution, il est probable qu’il envisage même de démolir la vieille demeure de la Renaissance qui est qualifiée de « vieux château ».

Mais suite à ces lourdes opérations d’urbanisme, Neufville est alors à cours d’argent. Le 10 février 1786(25), il est tenu d’hypothéquer les terres d’Alincourt et de Villeroy, ainsi que les objets « y réunis ».

Guyenot connaît la situation du duc. Il travaille afin d’obtenir la confirmation des droits de péages du seigneur auquel il offre d’en obtenir la réévaluation, moyennant un pourcentage non négligeable en retour. Gabriel de Neufville accepte. Guyenot va plus loin : dans la mesure où le duc n’a pas d’héritier, il offre à Monsieur, frère du roi (le futur Louis XVIII), de racheter en viager le domaine engagé de Corbeil contre 20 000 livres. Bien évidemment ledit « arrangement » prévoit qu'après le décès du duc de Villeroy, Châteaubourg restera régisseur de ce domaine pour le compte de Monsieur(26).


 
   
 
                                                                     Vente d'héritage pour Doublet de Persan.  
                                                                                                  (ADE, archives notariales de Villeroy)
 
 

En fait, les lettres patentes de juin 1782(27), ordonnent la réunion du domaine engagé de Corbeil au domaine de la couronne, et début 1789(28), les sieurs Gerdret, Grignet et Jars reprennent le projet de canal qui porte désormais le nom de « Canal de l’Essonne ».

Louis XVI, encore roi, ne protège plus Villeroy, ni la famille d’Orléans (il faut dire que le prince de cette maison est celui qui va devenir bientôt « Philippe Égalité » et voter la mort du même roi…).

Par ailleurs, dès 1789, nous connaissons la présence locale de l’ingénieur géographe Gaspard Rolland Delisle qui est dit « demeurant au château de Villeroy »(29). Il s’agit de l’ingénieur qui travaillera plus tard pour Guyenot de Chateaubourg et louera la maison de Bernardin de Saint-Pierre à Essonnes le 30 mai 1808, afin d’y installer l’administration de la compagnie du canal(30).

 
   
 
                                                                   Certificat de domicile accordé à Gaspard Rolland Delisle.  
                                                                                                      (ACM, registre du conseil municipal)
 
   

Conclusion

Les seigneurs de Villeroy, de Nicolas IV à Louis François Anne, attachés à leurs droits ancestraux et à leur confort local, ne cherchèrent à devenir bénéficiaires des droits de navigation sur la Juine et l’Essonne uniquement pour gagner la possibilité de ne rien faire et afin d’écarter les divers prétendants.

Forts de leur influence auprès des rois de France, ils obtinrent effectivement les autorisations nécessaires et bloquèrent la situation.

Il leur manqua le désir d’entreprendre ou la trésorerie nécessaire. Cependant, rattrapés par la disparition de certains privilèges, même avant la Révolution, ils n’eurent guère la possibilité de conserver leurs prérogatives.

Seul, Gabriel, le dernier des Villeroy, panier percé et bâtisseur audacieux prompt à bouleverser l’environnement, semblait montrer une personnalité correspondant à la hauteur du projet. La présence à ses côtés de Jean-Jacques Guyenot de Châteaubourg, plus de vingt ans avant qu’il ne devienne le concessionnaire officiel du canal de l’Essonne, ainsi que celle de l’ingénieur Rolland Delisle, demeurant au château, nous a conduits à formuler une hypothèse.

- Bien avant la Révolution, le projet n’était-il pas à l’étude dans le propre bureau du seigneur ?
- La Révolution n’a-t-elle pas interrompu ce qui était en train de se construire ?
- Allié de Chateaubourg, le dernier des Villeroy, prêt à raser la vieille demeure de ses ancêtres, n’a-t-il pas eu envie de réaliser ce que ses aïeux avaient toujours refusé de voir naître ?
- Après la mort de Gabriel de Neufville sur l’échafaud, passé l’époque révolutionnaire, Jean-Jacques Guyenot de Chateaubourg reparaît comme concessionnaire du Canal de l’Essonne et c’est lui qui démolit finalement le vieux château.
- Localement, il nous reste le fantôme d’un château disparu, des appellations dont l’origine est souvent méconnue, tant à Ormoy, qu’à Villabé ; et çà et là, une pierre oubliée par les concessionnaires du canal, dans le parc de Villeroy.

 

 
   
 
        Square de Châteaubourg à Ormoy et rue d'Ambreville à Villabé.  
(Clichés William Duchon)
 
 


 

Notes et Sources

 

(1) DUCHON (N), « Jean-Jacques Guyenot de Châteaubourg, le démolisseur de Villeroy », revue Mennecy et son histoire n°89-90, décembre 2006.
(2) AN, M 850 - 6
(3) AN, F 14 692. Mémoire réalisé le 10 février 1762 pour M. Clautrier, seigneur de Montauger.
(4) AN, X 1 a 8643 f°396.
(5) AN, E 2A, f° 164 r.
(6) AN, H4 3140, dossier 437 A.
(7) Depuis 1668, ce fief a été attaché au duché de Villeroy (voir article de Paulette Cavailler, dans Mémoires de la société historique d’Ile-de-France, bulletin 1995).
(8) GUIOT (J.A.), Almanach de Corbeil, 2e année, 1791, et DUFOUR (Adolphe) dans l’Abeille du 30 octobre 1887.
(9) Cet « ingénieur » est auteur d’un « Discours sur l’inondation arrivée au faubourg St Marcel lez Paris, par la rivière de Bièvre, le lendemain de la Pentecôte 1625, et moyens d’empêcher à l’avenir telles inondations et conserver ladite rivière, à cause de son incomparable propriété pour les teintures, nonobstant le détour des sources de Rungis ».
Il est également l’auteur d’un rapport sur « L’économie ou ménage des terres inutiles, propres à brûler et à faire charbon de forge. » et sur « Le trafict françois en guerre et marchandise, passant de l’une mer à l’autre par la transnavigation des rivières royales ayant leurs embouchures dans les mers du Levant, du Ponant et du Nord. » (Source : BN.)
Un rappel de ses recherches sur les tourbes de Villeroy est donné par Aubin Louis Millin dans Voyage dans les départements du midi de la France , Imprimerie impériale, 1807.
On trouve une mention dans l’article de M. Guettard « Mémoire sur les tourbières de Villeroy », publié dans « Histoire de l’Académie royale des Sciences », p 380, Didot frères, 1763.
(10) ADE, 7 S 23.
(11) ibid.
(12) PINSON (Paul), bulletin SHACEH 1899, article d'Adolphe Dufour dans l'abeille du 30 octobre 1887.
(13) PINSON (Paul), bulletin SHACEH 1899.
(14) Me Sanson Portehors, notaire à Étampes
(15) AN, F14 692.
(16) Enregistrées le 31 août 1646.
(17) AN, X/1a/8655, 1er volume, fol 695. Dans la compilation faite par la suite par Guillaume Blanchard (AN usuels X/51), on lit : « règlement pour la perfection du canal, pour la navigation de la rivière de Loire en celle de Seine, par la rivière de Pithiviers. »
(18) AN, X/1a/8660, 6e volume de Louis XIV, folio 403.
(19) PINSON (Paul), bulletin SHACEH 1899.
(20) Ce point sera largement débattu plus tard par Chateaubourg lorsqu’il devra défendre la légitimité de son canal.
(21) La diminution sensible des revenus de Corbeil sera également utilisé plus tard par Guyenot afin de conduire le duc de Villeroy à lui confier la révision des droits de péage et leur abandon viager à Monsieur (à ce sujet revoir revue Mennecy et son histoire n° 89-90).
(22) AN, Mc LXXVIII-727 et 728.
(23) Archives notariales de Villeroy. ADE, 13 septembre 1784. Il s’agit de la parcelle qui deviendra l’actuel « Parc de Chateaubourg ».
(24) Voir nos différentes publications à ce sujet.
(25) AN, Mc Notaires Duclos et Dufresnoy, 10 février 1786.
(26) Nous avons développé ce point dans la revue n°89-90 de Mennecy et son histoire.
(27) AN, Q 1 1509.
(28) PINSON (Paul), bulletin SHACEH 1899.
(29) ACM, Registre du conseil du 29 janvier 1793 = certificat de domicile depuis 4 ans.
(30) AN, T 1123 1-92. Papiers de Guyenot de Chateaubourg.

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Mennecy et son Histoire.